En résumé à l’article d’Alternatives économiques, l’école est supposée apporter à chacun les outils d’une émancipation intellectuelle tout en permettant de contrecarrer les inégalités liées à la naissance. Or, sous couvert de méritocratie républicaine et d’égalité des chances, l’institution scolaire contribue à la reproduction sociale, mais aussi à sa légitimation…
Igor Martinache
Alternatives Economiques n° 320 - janvier 2013
A l’école des inégalités
L’école est supposée apporter à chacun les outils d’une émancipation intellectuelle tout en permettant de contrecarrer les inégalités liées à la naissance. Or, sous couvert de méritocratierépublicaine et d’égalité des chances, l’institution scolaire contribue à la reproduction sociale, mais aussi à sa légitimation…
Igor Martinache
Alternatives Economiques n° 320 - janvier 2013
1. Une démocratisation ambiguë
C’est avec les lois Ferry de 1881 et 1882, et non sans d’âpres débats, que l’école primaire devient gratuite, mais aussi obligatoire jusqu’à 13 ans. […]Les inégalités d’accès ne font pour leur part que se déplacer avec l’essor considérable des "petits lycées", payants et réservés aux enfants de notables, à côté des écoles primaires, puis avec la séparation entre un enseignement "post-primaire" permettant au mieux de devenir maître d’école ou employé qualifié, et un enseignement secondaire dans les collèges et lycées qui demeurent payants jusqu’aux années 1930. Il faudra attendre les réformes des années 1950 et 1960 et enfin le "collège unique" instauré en 1975 par la loi Haby pour que ces différences s’estompent. Là encore, les oppositions sont vives, y compris de la part des enseignants agrégés - qui officient au lycée -, qui dénoncent un "nivellement par le bas".
2. Les ressorts subtils de la reproduction
La corrélation entre l’origine sociale et les résultats scolaires est demeurée forte jusqu’à aujourd’hui, et ce d’autant plus que l’on "s’élève" dans le système scolaire. Même si, en France du moins, les inégalités économiques d’accès à l’éducation publique semblent s’être continuellement réduites. Ce constat suggère que des barrières autres que matérielles subsistent, plus subtiles mais aussi plus puissantes, qui entretiennent une forte reproduction sociale . […] Celles-ci sont d’ordre culturel, comme l’avancent dans les années 1960 Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron. […] L’école se fonde toujours plus sur un système de classement compétitif et une hiérarchisation implicite des multiples filières qui le composent. En résultent de nombreuses désillusions et frustrations pour celles et ceux qui se retrouvent mis en "échec" à un moment ou un autre.
3. Les habits neufs de la ségrégation
A la figure des "boursiers" d’antan, cette minorité de"miraculés scolaires", parvenue à déjouer le poids de l’origine sociale, a succédé celle des "malgré nous" des études longues qui ne se sentent pas plus à leur place, explique en substance le sociologue.
[…]Toutefois, contre l’idée d’une "inflation scolaire" qui aurait démonétisé certains diplômes, Tristan Poullaouec montre, au contraire, que ceux-ci protègent plus que jamais contre le chômage et que même le bac peut encore mener à l’encadrement.
Au sujet des moyens supplémentaires donnés à l’éducation prioritaire, en pratique, non seulement cette "discrimination positive" exerce un effet de stigmatisation démobilisateur pour les élèves comme pour les enseignants de ces "écoles de la périphérie" dont elle fait un repoussoir, mais les moyens consacrés apparaissent lilliputiens au regard du volume global des dépenses éducatives qui, elles, fonctionnent selon la logique antiredistributive du "donner plus à ceux qui ont plus" qui va en s’accentuant .
[…] Reste à s’interroger sur les finalités mêmes de l’école. D’une part, il s’agit de ne pas se focaliser sur la seule "égalité des chances", si tant est qu’elle soit réalisable, mais aussi et surtout de faire progresser l’"égalité des places" atteintes à l’issue de la formation initiale, en se souciant davantage des "perdants" de la compétition scolaire dont l’absence de qualification reconnue ne signifie pas celle de toute compétence . D’autre part, il s’agit aussi de ne pas oublier que l’école n’est pas qu’une machine à trier, sélectionner et former des travailleurs "prêts à l’emploi", mais qu’elle devrait œuvrer avant tout à former des citoyens capables d’exercer leur esprit critique de manière autonome. C’est en cela qu’elle peut contribuer le plus profondément à la démocratisation.