CGT éduc’action 45
Liberté Solidarité Bien-être
La souffrance au travail- Christophe Dejours

Bref résumé du livre de
Christophe Dejours, Souffrance en France, la banalisation de l’injustice sociale, éditions Points Seuil, collection Essais, Paris 2009, 235p.
Longtemps laissé de côté cet aspect de notre société existe bel et bien, et a, par l’usage des techniques managériales, de longs et beaux jours devant lui. Or ces techniques managériales font leur entrée en force dans l’éducation nationale par le biais de la R.G.P.P. (Révision Générale des Politiques Publiques) et de la L.O.F.T. (votée à l’Assemblée nationale en 2001) qui considèrent l’école dorénavant comme une marchandise, primant le quantitatif sur le qualitatif.

Article mis en ligne le 25 octobre 2014
dernière modification le 4 février 2015

par admin1

Bref résumé du livre de
Christophe Dejours, Souffrance en France, la banalisation de l’injustice sociale, éditions Points Seuil, collection Essais, Paris 2009, 235p. [Cliquer sur le texte pour le faire défiler]

Souffrance en France
Souffrance au travail Pef 116 jv 2012

Christophe Dejours se penche sur les effets néfastes au travail du néolibéralisme dont il cherche à comprendre les mécanismes en action. Il s’appuie en cela sur une analyse comparative : totalitarisme nazi et néolibéralisme. Il ne considère évidemment pas les deux comme similaires mais met en lumière un aspect identique aux deux systèmes, la banalisation du mal, qui conduit l’individu et le groupe à participer à l’injustice sociale sans usage de la force mais par le biais de la peur : du licenciement, du reclassement, du déclassement instrumentalisé par le management.
Quatre conséquences à cette menace du licenciement ou de la précarisation (p66) : le premier effet est l’intensification du travail et l’augmentation de la souffrance. Le deuxième effet c’est la neutralisation (anesthésie) de la mobilisation collective, (dévalorisée, devenue honteuse et responsable des difficultés de l’entreprise). La troisième conséquence est la stratégie défensive du silence (le déni de la souffrance des autres et le silence sur la sienne propre). Le quatrième effet est l’individualisme, le chacun pour soi, « la misère ne rassemble pas : elle détruit la réciprocité ».

Cette souffrance physique et morale (p 62) est particulièrement présente chez les jeunes. En effet ces derniers passent par une sélection redoutable (due à la concurrence sur le marché du travail, peu d’offres beaucoup de demandes). Embauché, le jeune bénéficie ensuite d’une formation où il est considéré comme faisant partie des meilleurs, des élus (mise en place de la culture d’entreprise). S’il s’implique l’entreprise peut lui assurer une belle carrière. Mais d’avenir, il y a en point ou peu (seulement pour quelques élus). Aussi regarde-t-il avec respect, voire admiration les anciens : comment fon-ils pour tenir, pour résister à cette organisation du travail redoutable ? Où trouvent-ils depuis tant d’années les ressorts de leur endurance ?

Embaucher des jeunes ou user de la sous-traitance est nécessaire pour écarter les anciens, surtout la mémoire que ces derniers qui disposent de l’expérience du travail. Jeunes ou sous-traitants ne peuvent faire remonter dans la délibération collective leur expérience. Ainsi les traces de la dégradation ou des déconvenues dans les domaines de la qualité, de la sécurité et de la sûreté, sont elles désormais effacées au fur et à mesure.

Le mensonge communicationnel (ou propagande entrepreneuriale) peut se diffuser par le biais de brochures…
Pourquoi accepter de collaborer ? (p 102) Au niveau des ouvriers, on a vu que la menace aux licenciements individuels, parfois associée à la menace au dépôt de bilan de l’entreprise, permet d’obtenir d’eux un surcroît de travail et de performance, voire de sacrifices, au nom de la nécessité de donner, chacun et collectivement, un « coup de collier ». « Si l’on franchit cette étape difficile, alors on pourra à nouveau embaucher »[...] Les ouvriers et l’encadrement consentent à travailler encore plus. Mais aussitôt après, on s’appuie sur cette nouvelle performance pour la transformer en norme et justifier un nouveau dégraissage d’effectif. Aussi la menace aggrave-t-elle la menace et n’apporte-t-elle pas la sécurité tant souhaitée vis-à-vis de l’emploi. Il en était déjà ainsi lors des montées en cadences, depuis que fonctionne le système fordien. Tout le monde le sait, tout le monde le craint, et pourtant tout le monde consent.

Ceux qui restent se font, trop souvent, le relais du mensonge communicationnel : s’appuyant sur des stéréotypes, des lieux communs : « on n’a pas besoin de bras cassés ! », « il faut du courage pour faire le sale boulot (licencier) ». Cette virilité défensive débouche sur le mépris ou la haine du faible (de la femme, du licencié, du chômeur, de « l’assister »…), de tous ceux qui manquent de virilité.
Ce sont ces gens, braves gens au départ, se défendant contre la souffrance de la honte, qui deviennent alors les défenseurs de la Realpolitik et qui alimentent le mensonge communicationnel au nom, du discours sur la nécessaire rationalisation de l’entreprise qui transforme le mensonge en vérité. Ils deviennent propagandistes du pouvoir et de la rationalité stratégique de l’entreprise. (p 130)
Finalement, ce sont eux les plus éloquents défenseurs de la rationalité stratégique dans la société civile.
Il s’agit de faire passer le cynisme pour de la force de caractère, de la détermination, de la virilité et pour un haut degré de sens des responsabilités collectives, de sens du service rendu à l’entreprise ou au service public, voire de sens civique et des sens de l’intérêt national. Le collaborateur ne se sent pas pour autant responsable des effets nocifs de cette politique, puisqu’il ne fait que participer à un projet organisé et piloté par les dirigeants, dont il ne serait que le subordonné dévoué et obéissant. Or l’obéissance ne saurait être tenue pour un engagement de responsabilité, mais comme une décharge de responsabilité. (p 133)

Ainsi le mal au travail et du travail, consiste dans la tolérance au mensonge, sa non-dénonciation et, au-delà, le concours à sa production et à sa diffusion. C’est grâce à ce dispositif que chacun pourra affirmer, si un jour le mensonge était défait suite à ses méfaits : « je ne savais pas », « je ne suis pas responsable ». On retrouve ici la même dynamique des sociétés soumises au totalitarisme nazi, (p 155) (cf. Nuit et Brouillard d’Alain Resnais) qui peut se résumer à trois critères : indifférence à l’égard du monde éloigné de soi (distal) et collaboration par méconnaissance (feinte ou réelle) ou par peur, suspension de la faculté de penser et remplacement par le recours aux stéréotypes (idées toutes faites) des dirigeants, abolition de la faculté de juger et de la volonté d’agir collectivement contre l’injustice. (p168)

Doit-on alors conclure que, lorsque le processus de banalisation du mal est engagé, il n’y aurait aucune alternative possible ?
Non point, comme on le verra plus loin ! Mais l’action, semble-t-il, doit changer radicalement d’objectif. À l’objectif de la lutte contre l’injustice et le mal, il faudrait substituer une lutte intermédiaire, qui n’est pas directement dirigée contre le mal et l’injustice, mais contre le processus même de la banalisation.

Dé-banaliser le mal

Or, dans ce dispositif de banalisation du mal, le chainon le moins solide semble être celui du mensonge communicationnel. La plupart de ceux qui alimentent les médias du mensonge ont une claire perception de ce mensonge. Et sur ce point, au moins, ils ont une intuition du clivage psychique auquel ils sont invités par leur appartenance au noyau organisé de la société.
Lutter contre le processus de banalisation du mal implique de travailler dans plusieurs directions.

1/ La première consiste à procéder systématiquement et rigoureusement à la déconstruction du mensonge communicationnel dans les entreprises et les organisations. En rassemblant des témoignages sur le mensonge organisationnel, comme le font par exemple des organisations de médecins du travail (Paroles, 1994). En produisant des recherches et des enquêtes portant sur ce qui est dissimulé, en sachant toutefois combien ces recherches sont difficiles et dangereuses, comme celle de Günter Wallraff (1985) et l’enquête STED (Doniol Shaw et al., 1995). Car ceux qui s’y engagent risquent des mesures de rétorsion pouvant aller assez loin. En approfondissant, enfin, l’analyse et la recension des méthodes utilisées au service de la distorsion communicationnelle.

2/ La deuxième consiste à travailler directement sur la déconstruction scientifique de la virilité comme mensonge. Ainsi licencié des personnes relève-t-il d’un certain courage ou plutôt d’une virilité mal placée ? Un exemple plus concret, quel acte doit-on considérer comme courageux : celui des soldats nazis qui ont accepté de fusiller des civils juifs (suivant aveuglément les ordres émis) ou celui de quelques uns de leurs camarades refusant un tel acte (et taxés de faibles, sans virilité…) s’exposant ainsi aux sanctions de leur hiérarchie. La voie a été, là aussi, courageusement et très habilement ouverte par Daniel Welzer Lang (1991).

3/ Au-delà de la déconstruction du mensonge, peut-on aussi s’aventurer dans […] la réhabilitation de la réflexion sur la peur et sur la souffrance dans le travail, au lieu d’adopter une attitude de déni vis-à-vis de ces sentiments ? Non seulement pour lutter contre le cynisme, qui constitue aujourd’hui une des expressions les plus bruyantes de la banalisation du mal, mais aussi de façon à rediscuter la rationalité pathique et son incidence sur la mobilisation et la démobilisation dans l’action politique (Boltanski, 1993 ; Périlleux, 1994 ; Phare, 1996).

4/ Peut-être conviendrait-il enfin de reprendre la question éthique et philosophique de ce que serait le courage débarrassé de la virilité, en partant de l’analyse du courage au féminin, et de l’analyse des formes spécifiques de construction du courage chez les femmes, qui pourraient bien être caractérisées par l’invention de conduites associant reconnaissance de la perception de la souffrance, prudence, détermination, obstination et pudeur, c’est à-dire des conduites bien différentes de celle de la virilité, en ce qu’elles ne tentent pas d’opposer de déni à la souffrance ni à la peur, ne proposent pas de recours à la violence, ne procèdent pas à la rationalisation et ne s’inscrivent pas dans la recherche de la gloire.